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Bibliothèque municipale de Rouyn-Noranda

La Liberté des savanes

Robert Lalonde

 

Hier soir, j'ai tracé les premiers mots d'une fin que je voulais comme un recommencement : « Nous attendons la neige, c'est pour d'un jour à l'autre. » Mais, encore une fois, la nature m'a devancé : ce matin, le jardin est tout blanc, le vent feule à ma fenêtre - au cours de la nuit, il nous a fracassé une hydrangée, le petit caragana près de la galerie et la plus belle branche du lilas sous le pommier. Nos tas de feuilles gisent comme des fauves abattus, leur pelage ensanglanté talqué de givre. Il n'empêche, j'achève bien comme j'ai commencé, les doigts raides agrippés au crayon, un oil à la fenêtre et l'autre sur la page d'un livre. La peur et le désir, encore et toujours, et les mots qui disent le fol effroi et l'indispensable confiance de vivre. 
Disons simplement que j'ai bénéficié, noircissant ces pages, de ce qu'on appelait autrefois la liberté des savanes, cette échappée provisoire autorisée à l'esclave, qu'on lâchait dans le monde inhospitalier, cette permission officieuse de survivre, sans papiers d'affranchissement.
En équilibre entre la honte de pleurer et l'effronterie de rire, écrire encore, puisque écrire, comme lire, c'est revoir, mais revoir ce qu'on n'avait pas vraiment vu.



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